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« Pratiquer l’art de la guerre »...5


Histoire de guerre

La confrontation des écrits de Porcher et Despret sur les vaches dans la salle de traite robotisée avec mes expériences vécues auprès d’un troupeau de vaches et dans une région d’élevage laitier, m'a rappelé une autre histoire racontée par Cixous dans son essai de 1981 «  Le sexe ou la tête » et empruntée à un autre texte, un manuel de stratégie écrit par le général chinois Sun Tsé (544 av. J.-C.-496 av. J.-C.) Voici cette histoire telle que la raconte Cixous :

le roi demande au général Sun Tsé : Vous qui êtes un grand stratège, et qui vous faites fort de former n'importe qui à l'art de la guerre... et bien prenez mes femmes (il y en avait cent quatre-vingts !) et faites-en des soldats ».
Et Sun Tsé fait mettre les femmes sur deux rangs, chaque rang est commandé par l'une des deux favorites, et ensuite il leur enseigne le code que l'on transmet au moyen du tambour. C'était très simple : deux coups : à droite, trois : à gauche, quatre : demi-tour ou en arrière... Et au lieu d'apprendre le code très vite, ces dames se mettent à rire, à bavarder, à ne pas écouter la leçon et Sun Tsé, qui est un Maître, reprend la leçon plusieurs fois. Plus il parle, plus les femmes se tordent de rire, sur quoi Sun Tsé vérifie son code. Et dans le code il est dit que si les femmes se tordent de rire au lieu de devenir des soldats c'est ce qu'on appelle être en état de mutinerie et le code a prévu qu'en état de mutinerie la loi prévoit la mort. Donc les femmes sont condamnées à mort… il fait ce que le code veut et avec son sabre il coupe la tête des deux commandantes. On les remplace, on recommence l'exercice et comme si elles n'avaient jamais rien fait d'autre que pratiquer le métier de la guerre, les femmes tournent à droite, à gauche, font demi-tour en silence et sans jamais se tromper[14].

 

Je conviens qu’il est important de dépasser une conception victimisante des animaux qui, comme le remarque Despret, « implique la passivité, avec toutes les conséquences[15]», mais je crains que la thèse selon laquelle les vaches collaborent au travail de l’élevage laitier, et les signes de leur résistance montrent que c’est le cas, ne prenne pas suffisamment en compte la leçon que Cixous tire du récit des femmes du roi :

Une femme n'a pas d'autre choix que d'être décapitée, et d'ailleurs il faut le dire, la morale de l'affaire, c'est que si elles ne perdent pas la tête comme ça, à coup de sabre, elles ne la gardent qu'à condition de la perdre, c'est-à-dire, dans le plus total silence et transformées en machines[16].

 

Yvette Watt, Domestic Animals (Culinary tips), 2007,

impression giclée et encre sur papier, 80 x 130 cm.

Avec l’aimable autorisation de l’artiste


       


> P6/8
> réf. biblio



[14] Hélène Cixous, “Le sexe ou la tête“, Cahiers du GRIF, n° 13 Elles consonnent. Femmes et langages II. pp. 5-15, 1976, p. 5) 
[15] Despret, op. cit., p. 212
[16] Cixous, op. cit., p. 6.

 

« Pratiquer l’art de la guerre »...8


 

Yvette Watt, Offering series, Lola, 2007,

 sang de l’artiste sur essuie-verre en lin, 49cmx71cm

Avec l’aimable autorisation de l’artiste [26]


La vie des veaux que j’évoquais plus haut comme étant les dommages collatéraux de cette industrie prend, une fois qu’ils ont été enlevés à leurs mères,  l’une ou l’autre de ces directions :

- tués à la ferme, par un coup porté à la tête, en particulier lorsque les prix du lait sont bas et que leur transport coûterait plus que leur vente ne rapporterait à l’éleveur.

- les veaux mâles (appelés « bobby calves »[28]) considérés comme des sous-produits de l’industrie laitière sont généralement tués à l’âge de 5 à 10 jours, mais avant leur mort, ils sont souvent transportés par camion sur de longues distances  jusqu’aux abattoirs,  en passant par divers élevages où d’autres veaux sont chargés, ou par des marchés de bétail, et les conditions de ces très longues durées de transport (24 heures est une durée courante), sans lait maternel à boire avant leur abattage (normalement, ils tètent plusieurs fois par jour)  sont préoccupantes pour ceux qui s’intéressent au bien-être animal[29]. La variabilité de la viande issue de ces veaux implique qu’elle est le plus souvent utilisée pour la nourriture des animaux de compagnie tandis que d’autres parties de leurs corps sont utilisées pour faire des sacs à main en cuir ou des produits pharmaceutiques[30].

- Pour certaines femelles, le destin sera de remplacer les vaches laitières usées, qui sont généralement boiteuses, malades et/ou ne produisent pas « assez » de lait.

- Certains veaux deviendront des veaux de boucherie. Wadiwel évoque le concept de vie nue de Giorgo Agamben « une vie maintenue à portée de la violence légitime du souverain » Pour faire la lumière sur la vie des veaux destinés à être manger. « La vie du veau, maintenu dans un état de privation et de faiblesse, est rigoureusement contrôlée pour éviter une mort prématurée ; une mort qui menace la rentabilité de cette vie pour l’industrie de l’élevage[31] ».

Décrire les pratiques de l’industrie laitière comme s’il s’agissait de vaches et d’humains « travaillant ensemble » ou  d’une « collaboration » avec l’éleveur dénote une grande imagination, me semble-t-il. Revenant à Cixous, je suggère que si « collaboration » avec l’éleveur il y a, c’est certainement dans « l’oubli-acceptation »,  les vaches relevant «  le défi de la perte qu'elle[s] continue[nt] à vivre[32]». Tout au long de leur vie de confinement, d’abus, de rations, de procédures, de règlementations et de quotas prescrits par les procédures opérationnelles normalisées de l’industrie laitière, les vaches font peut-être plus précisément ce que Cixous soutient que les femmes font – « prendre la perte, la prendre, la vivre[33]». Wadiwel suggère que « nous devons rechercher la guerre précisément là où, dans le discours,  elle est travestie en paix[34]». Selon moi, les vaches qui mènent leur vie dans l’industrie laitière, consciencieusement,  « pratiquent l’art de la guerre ».

Les histoires que je raconte ici sont issues de la vie que j’ai passée auprès des vaches, apprenant à les connaitre – sans la distorsion liée à la finalité économique, contrairement aux éleveurs et aux fermiers. Dans cette optique, je suggère que si, comme le singe Sultan,  les vaches « laitières », effectuent le travail requis par les éleveurs, elles le font tout en étant préoccupées par la question « Ou est-ce chez moi » – où est mon veau,  ou  est mon troupeau –  « et comment y aller » ?

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[26] L’artiste écrit : « Je vois ces œuvres comme un geste de solidarité avec ces animaux qui sont tués par milliards pour la viande. C’était une sorte d’offrande, un don symbolique de mon sang – une prise en compte du sang versé de ces animaux pour la production de viande et du fait que leur sang souille la cuisine de la plupart des foyers » (Yvette Watt, “Animal factories“ in The Art of The Animal, 153, Lantern Books, 2015)
[27] Clive J.C. Phillips, The Animal Trade: Evolution, Ethics and Implications, CABI Publishing, 2015.
[28] Au début du 20ème siècle, un jeune veau était vendu un shilling ou « bob » en argot, d’où l’appellation « bobby calf ». NdT
[29] Ibid.
[30] Ibid.
[31] Dinesh Wadiwel, The War Against Animals, p. 83-84 [ma trad.].
[32] Cixous, op. cit., p. 15.
[33] Ibid.
[34] Wadiwel, op. cit., p. 18 [ma trad.].

 

Remerciements 
 
Je tiens à remercier Peggy Phelan, professeure  à l’université Stanford,  et Wendy Woodward, professeure  émérite  de  l’université  du  Cap-Occidental,  pour leurs commentaires généreux et pertinents. Je suis reconnaissante à Yvette Watt, professeure à l’université de Tasmanie, d’avoir permis que son travail artistique (que j’admire depuis longtemps)  figure dans cet article.